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Post
– par Christian Caujolle

Marta Zgierska, Sans titre (de la série Post) 2014
Marta Zgierska, Sans titre (de la série Post) 2014

Texte écrit à l’occasion du prix HSBC pour la photographie 2016, sur la série « Post » de Marta Zgierska.

Les images sont nettes. Absolument nettes, d’une précision redoutable. Il s’agit d’images simples. De photographies qui se concentrent sur un objet. Un seul, centré, désigné. Un objet que la photographie installe dans un espace, son espace, définitif et inconfortable. Aucune approximation, aucun effet, aucune glose. La mise à plat et à distance des choses. La mise en place des éléments. Pièces d’un puzzle qui reste à assembler. À rassembler. À reconstituer.

La netteté des images se combine à la permanence de la lumière qui la rend possible. À sa constance. À sa répétition. Une lumière extrêmement blanche. Une lumière paradoxale, qui met à plat et en même temps sculpte. Une lumière terrible. Qui fouaille les détails mais ne les met pas en valeur. Une lumière de salle d’opération. Scialytique.

Photographie et sculpture ont davantage à voir l’une avec l’autre que peinture et photographie. Ici plus que jamais. La sculpture invente de l’espace, son espace. Son propos, contrairement aux apparences, ce ne sont pas les objets. Ou bien ces objets permettent non de représenter et figurer d’autres objets mais de structurer l’espace. Ici les photographies aux teintes douces à force de recueillir le blanc désignent des sculptures. Elles observent et mettent à plat de l’espace, non des objets. Espace confiné. Cadré, qui ne laisse guère d’échappatoire. Pas d’échappatoire en fait. Impossible. Car il y a nécessité. Tout est nécessité. Pour la survie.

La voiture compressée évoque César. Une main dressée marquée d’un filet de sang renvoie aux performeurs. Le poulet sur sa sellette drapée de velours noir, à une tradition des beaux-arts et des écoles. On pourrait multiplier les redondances inutiles. Pourtant il ne s’agit de rien de tout cela. La veste est trop grande pour l’enfant blonde.

Tout est net. Précis. Le malaise est là. Mal-être. Sec. Sans émotion apparente. Débarrassé de tout pathos. De toute explication. Tension permanente mais jamais spectaculaire. Irréductible tension.

Nécessité absolue. Parce qu’il faut que les éléments soient nommés pour qu’ils puissent, ensuite, s’articuler. Blessure d’un manteau taché de sang. Maculé. Mais net. Irrémédiablement net sur son mur. De façon indépassable. Principe de nécessité.

Autoportrait. Danger du genre. Risque permanent. Celui du narcissisme. Celui de la complaisance. Celui de l’identité factice. De la protection déplacée de son image. Rien de tout cela ici. Il s’agit pourtant d’autoportrait. Il ne s’agit même que d’autoportrait. Parce qu’il n’y avait pas d’autre possible. Parce qu’il fallait en passer par là au moment de la reconstruction. Pour permettre la reconstruction. Autoportrait par bribes, fragments. Mais net. Pas de romantisme. Pas de glose. Net. Toujours net. Pas de narration non plus. Chaque image est un récit congelé. Pas une histoire. Pas un développement. Un constat. Net. Une nécessité de constat. Il y a du souvenir. De la mise en forme du souvenir. Des souvenirs, anciens ou proches, qui créent leur espace. Sculptures. La lumière sculpte le souvenir à plat. Puis il faut combiner, assembler, reconstituer, mettre côte à côte les fragments. Reconstruire et non construire. On ne part pas de rien. On ne part jamais de rien, en fait.

Accepter la représentation de soi. Jusqu’au moulage. Jusqu’à l’idée d’identique qui frise l’identité. Comme l’infime distance qui sépare la sculpture d’un visage du masque mortuaire. Diversité des expressions pour signifier la vie qui continue. Blanche sur fond blanc. Mais le blanc n’existe pas. Plâtre sur fond clair. Variations douloureuses et calmes du portrait. Vu de face, de haut. À la fois en relief et aplati sur un fond. Épinglé comme les variations d’une espèce par un entomologiste inconnu. Constat encore de différentes étapes. Reconstitution. Souvenir aussi. Rien de scientifique pourtant, si ce n’est l’apparence. Mais, là encore, la nécessité. Pour assumer. Thérapie ? Peut-être. Certaines expressions prennent un sens nouveau : se regarder en face.

Une démarche indiscutable parce qu’indispensable. Vitale. Des images étales répondent au traumatisme. Ou l’accompagnent. Ou se substituent à lui. Ou l’expriment. Pas d’autre possibilité. Juste des images qui refusent aussi de choisir leur statut. Ni symboliques ni métaphoriques. Juste indispensables. Là.

Les sentiments, s’ils ne sont pas dits, sont évoqués. Imaginés par moi qui regarde. La peur. La souffrance. Le froid permanent. Le blanc clinique qui n’est jamais blanc mais toujours clinique. Les espaces qui ne sont jamais amples. Qui ne respirent jamais. Espaces contraints. Comme tout est contraint après l’accident. En phase de retour. Le plus difficile restera sans doute de reconstituer le puzzle gris monochrome. Difficile ou impossible ? Très difficile, en tout cas, à terminer.

Terrible accident. Spectaculaire. Tout est brisé. Tout. Dans un grand bruit. Plus tard, aujourd’hui, maintenant, il y a les images d’après. Blanches. Silence absolu. Net.



Christian Caujolle, journaliste, écrivain, fondateur de l’Agence et de la Galerie VU

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