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Partition lunaire (1)
– par Christiane Armand

Partition lunaire
Delphine Wibaux, "Partition lunaire", vue d'installation. Cuir, fil de fer, lumière de lune absorbée pendant quelques mois. Dimensions variables selon l’espace, 2014. Copyright de l'artiste, courtesy galerie Sintitulo.

Si entrer dans la pratique artistique de Delphine Wibaux vous tente, osez le passage à travers la brèche offerte par Partition lunaire – nouvelle écrite par l’artiste en 2014 – et des mondes tissés de sensibilités multiples s’ouvriront à vous.

Le récit, narré à la première personne, raconte les migrations nocturnes d’une créature ayant trouvé refuge dans une grotte inscrite à l’intérieur d’un arbre. La narratrice a étendu l’espace en creusant trois cavités qui lui permettent de se protéger du soleil. La nuit est le seul moment favorable pour s’extraire des volumes aux surfaces polies. A l’extérieur, la nature est le lieu propice aux récoltes nocturnes de tiges de bois ou de métal rouillé, de plantes que la protagoniste laisse macérer dans de l’eau de pluie. Grâce aux « fines griffures de lumière » qui percent l’antre obscur, le personnage de la fiction organise, patiemment, ses « captures nocturnes » dans l’espace intérieur. Tel un archéologue, il met en place un périmètre de récolte puis élargit sa zone de fouille en procédant par circonvolutions successives jusqu’à atteindre la quantité nécessaire à la fabrication de 29 unités, petites structures portantes qui accueilleront les 29 morceaux de cuir trouvés dans l’arbre à son arrivée.

Les mouvements et les gestes de la narratrice s’organisent autour d’un protocole expérimental associant observations de plantes (où entrent en jeu le toucher pour repérer la texture des feuilles, les ramifications, et l’odorat pour les identifier), tests (relatifs à la rigidité des tiges et à l’adéquation de leurs dimensions) et cartographies des lieux de récoltes des eaux de pluie. La créature s’active dans l’attente de « la nuit dans le jour », instant où la terre, la lune et le soleil s’aligneront. Les calculs réalisés dans son petit livre gris et les observations du déplacement des taches lunaires la guident vers ce moment crucial. Le jour où la conjonction arrive, la protagoniste tente, grâce à des teintes liquides concoctées à partir de plantes récoltées, du noir de fumée et de cendres, d’approcher un « bleu ombre », couleur vers laquelle glisse le ciel au moment où les disques célestes se chevauchent. Elle en imprègne alors chaque surface de cuir. Revenue dans son abri, elle recouvre, une à une, les pièces d’une pellicule photosensible.

Au rythme du cycle lunaire – d’une durée de 29 jours –, les expériences commencent. Un nouveau protocole est mis en place avec les relevés afférents : « Sortir les unités, construire avec la nuit, les rentrer à l’aube ». Ainsi, les unes après les autres, les peaux sensibles viennent capter la lumière de la lune. Les éclaircissements liés aux différentes durées d’exposition sont consignés : les nuances des teintes sont finement répertoriées en prenant comme base de comparaison différentes qualités et quantités d’eau ainsi que leur pouvoir réfléchissant. Certaines couleurs évoquent la « pluie fraîche », d’autres une mer « non agitée, presque stagnante » et reflètent un ciel très clair à l’aube, de mi-journée ou de début du soir sans nuage, voire la « brume floconneuse » de l’aube. Les nuances sont précisées grâce à la relation que la couleur de l’eau accumulée entretient avec la profondeur : les dimensions, établies à l’échelle du corps humain, s’élèvent du « genou jusqu’au pied » ou atteignent « la taille de deux êtres humains ».

Une fois le cycle lunaire achevé, parce que tous les gestes ont été accomplis, la « partition lunaire est enfin écrite ». La créature attend alors le lever du soleil aux côtés des unités où reposent les morceaux de cuir jouant, dès lors, une gamme de couleurs. C’est le moment d’offrir à l’astre du jour ce que la lune a écrit : la protagoniste fixe du regard les cuirs teintés puis ferme les yeux à la montée de la lumière solaire. La créature sent tout d’abord ses paupières crépiter, puis se trouve « absorbée dans une profondeur molle » et disparaît.

Partition lunaire n’est pas seulement une fiction. Nous y découvrons l’univers et les sensibilités de Delphine Wibaux : une prédilection pour certains matériaux, un intérêt pour les expérimentations scientifiques et leurs corollaires – récoltes d’éléments naturels, prises de notes, études de plantes, relevés corrélatifs à des protocoles dont la froideur est contrebalancée par des accents oniriques –, une attention aiguë portée aux nuances de couleur, aux tonalités de la lumière, une propension à être à l’écoute des éléments et de la nature. Nous y décelons également une considération apportée aux gestes, aux déplacements (physiques ou poétiques), une prédisposition à explorer l’amplitude de l’espace (le sous-sol, le sol, les hauteurs), une inclination à penser la relation entre la terre et le ciel, à sonder les objets célestes (le soleil et ses taches solaires, la lune et sa « lumière aux contours flous »).

La nouvelle semble préfigurer la démarche et les productions artistiques de l’artiste : l’installation éponyme, les Absorptions lunaires, les expérimentations sur les jus photosensibles et les noyaux tinctoriaux, le travail de la terre, l’emploi de roches, de baguettes de bois dans des structures portantes. Ainsi, Partition lunaire s’apparente, de façon originale, à un recueil de croquis textuels. Le texte de Delphine Wibaux semble agir comme un procédé de libération de ses intentions créatrices. L’artiste est tapie à l’ombre des mots, posture qui contient en elle-même et retient le devenir de ses futures impressions lumineuses. C’est dans cette double gestation artistique – flirter avec l’obscurité, symbole du temps de maturation de l’œuvre avant sa possible mise à jour ; circonscrire et circonvoluer dans l’attente des expositions lumineuses – que semble s’inscrire la fiction. Depuis l’écriture de cette nouvelle, Delphine Wibaux l’égrène et fait germer ses œuvres.

Dans l’installation Partition lunaire, en parallèle [1] (2014), l’artiste a fixé horizontalement des morceaux de cuir bleu sur des fils de fer tendus entre les arbres de la forêt du domaine de Luminy (Marseille). La souplesse des peaux s’articulant à la tension des fils, l’installation de la nouvelle prend ici corps. Delphine Wibaux y transporte le fantasme des expositions aux rayons lunaires et l’offrande faite à l’astre solaire. Les peaux animales ont été offertes, pendant quelques mois, aux éclats du soleil, à la moiteur de la nuit, aux lueurs lunaires, à la pluie, au vent, à la poussière, à la présence d’insectes et d’autres espèces animales. Au fil du temps, les tannins et la teinture ont migré sous l’humidité, la rosée a picoté les peaux, la lumière visible et le rayonnement ultraviolet du soleil ont amorcé des réactions chimiques. Les peaux se sont décolorées irrégulièrement, certaines parties se sont pliées, d’autres se sont raidies, donnant aux peaux des allures de micro-couches géologiques.

Les éléments de la nature ont agi, veinant les peaux, laissant émerger des nuances de couleurs, des images, des signes aux signifiants flottants. Les uns y verront les ondulations de vaguelettes ou les reflets de ciels irisés de filaments blancs et délicats ou de traces fibreuses blanchâtres inventant de nouvelles suspensions dans l’atmosphère. D’autres discerneront des eaux aux fonds inégaux, laissant affleurer à leur surface des sols plus ou moins sableux. L’artiste semble s’intéresser ici à la capacité potentielle d’un écosystème à provoquer des images. En effet, il est question de l’émergence de ces dernières, de façon totalement incontrôlées, à la surface de substances animales réintroduites dans lanature.

Notes:

[1] – Des photographies de l’installation sont reproduites dans le portfolio de l’artiste présent sur http://www.delphinewibaux.fr/. Le lecteur est également invité à se référer à ce document pour la majorité des œuvres abordées dans ce texte.

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Extrait de Delphine Wibaux : « Ce n’est pas pour la lune que j’attends [1] », écrit par Christiane Armand, 23 septembre 2017. Le texte est reproduit ici avec l’aimable permission de l’auteure. 

 

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