Le désert de Bimont – par Jean Cristofol

Une grande partie du travail de Sébastien Arrighi est consacré au paysage. Il s’inscrit de ce point de vue dans une longue tradition de la photographie et il en accepte la classification et les genres.

Une grande partie du travail de Sébastien Arrighi est consacré au paysage. Il s’inscrit de ce point de vue dans une longue tradition de la photographie et il en accepte la classification et les genres. Mais cette inscription manifeste dans une tradition n’est pas une fin en elle-même, ni une façon de se reposer sur la convention sans l’interroger ou la travailler. Bien au contraire, l’idée du paysage est prise ici comme le vecteur, ou l’opérateur qui vient articuler une démarche d’investigation. Le paysage est pris comme un corps qu’il s’agit de troubler, de transformer, de réinventer peut-être, en tout cas de tester et de redécouvrir. 

Le premier geste de l’inscription dans les catégories du classicisme, et l’immense plaisir qu’on devine dans ces photographies à en tenir et à en magnifier les formes, les codes, les agencements, recouvre une activité seconde, discrète, à la limite du visible. C’est comme s’il y avait là deux directions qui soient ouvertes simultanément, ou l’une croisée avec l’autre.

La première direction nous est donc donnée d’abord, comme une évidence, c’est la saisie lente, sans spectacle ni sensationnel, dans une esthétique de la rigueur et de la discrétion, du paysage découvert par celui qui le fréquente, l’arpente, l’apprivoise et ne cesse de l’examiner avec attention. Celui qui l’habite et qui en construit une connaissance dans l’exercice quotidien de la marche, dans la pratique régulière de la fréquentation. Cela donne une photographie précise, longuement pensée, ajustée, qui tient par l’attention qu’elle révèle et qu’elle demande. Une photographie qui ne nous propose jamais un point de vue global, une saisie d’ensemble, un recueil des caractéristiques, mais qui va plutôt chercher à faire vivre l’élément dans son contexte, le détail dans la relation qui l’insère dans une continuité indéfinie, le jeu des échos et des ressemblances qui font vivre le monde et se substitue à l’idée de son unité.

Sebastien Arrighi: Saint-Marc-Jaumegarde (Bassin de rétention du barrage de Bimont), Bouches-du-Rhône, 2018
Copyright de l’artiste, courtesy galerie Sintitulo

C’est ici que la deuxième direction vient s’articuler à la première. Elle fonctionne en quelque sorte latéralement, par un effet de déplacement et de disjonction. Elle consiste d’abord dans une sorte de trouble, une légère confusion spatiale et temporelle. Ce qui nous est donné à voir est à la fois très précisément situé et curieusement semblable à un autre lieu, à un autre espace, à une autre façon d’exister. Il y a là l’apparition des témoins d’un autre temps ou d’un ailleurs, très parfaitement habillés dans les vêtements de l’ici et de l’habituel. C’est ce qui donne aux photographies de Sébastien Arrighi cette saveur rêveuse, ce petit ébranlement du sentiment de réalité. De ce point de vue, la série consacrée au bassin vidé de ses eaux du barrage de Bimont est parfaitement significative. Bien sûr, il y a pas loin le barrage nu, sans doute dressé de toute sa hauteur de béton, et il doit aussi y avoir la montagne Sainte Victoire qui s’élève, toute proche. Mais on ne verra ni l’un ni l’autre. Le bassin vidé découvre un autre monde, une sorte de désert fragile et fermé. Une immensité retenue dans la mesure de son excavation. Là se dessinent des perspectives inconnues, des rivières dont on ne sait plus si elles sont très anciennes ou si elles sont le résultat provisoire d’écoulements résiduels. Là se découvrent des vestiges discrets, la mémoire de constructions sans âges. Là se lisent les traces du passage de quelques visiteurs, des marques de pneus, des figures énigmatiques à demi effacées, des géométries muettes. Ce sont des bribes narratives qui restent suspendues, mais qui s’inscrivent en quelque sorte sur la peau du paysage, comme si le paysage portait en lui les échos et les indices de brèves dépenses d’énergies, de chocs, de mouvements et de sons qui en ont dérangé la texture, qui se sont intégrés à sa mémoire. Entre ce qui relève d’une lecture curieuse de signes potentiels et ce qui se construit d’une sorte d’exotisme niché dans la proximité immédiate, apparait quelque chose qui est de l’ordre de la fiction.

Sebastien Arrighi: Saint-Marc-Jaumegarde (Bassin de rétention du barrage de Bimont), Bouches-du-Rhône, 2018
Copyright de l’artiste, courtesy galerie Sintitulo

Mais il faut aller un peu plus loin. Ce qui se joue dans le croisement de ces deux perspectives, c’est une position, la place du regard, le choix d’un point de vue. On a toujours pensé le paysage comme ce qui se tient devant nous, à distance. Ici, le paysage se construit dans une relation d’appartenance ou d’intériorité. Sébastien Arrighi s’avance dans l’espace découvert par le retrait des eaux du barrage de Bimont comme il s’avance dans l’univers virtuel d’un jeu vidéo. 

Sebastien Arrighi: Saint-Marc-Jaumegarde (Bassin de rétention du barrage de Bimont), Bouches-du-Rhône, 2018
Copyright de l’artiste, courtesy galerie Sintitulo

Le jeu vidéo propose un décor pour une aventure et un jeu de rôle. Dans Simile, Sébastien arrête l’image, fige le décor, le transforme en un paysage qu’il fixe et propose au regard, loin de toute action et de toute compétition, comme une présence silencieuse. Il ne reste du dispositif d’interaction qui assurait la jouabilité qu’une sorte de frémissement, une respiration, un ancrage énigmatique dans une corporéité imprécise mais étonnamment présente. Le paysage est alors inventé par l’opération « photographique » qui consiste à choisir le lieu et l’instant et à geler le mouvement dans le jeu vidéo. On le projette par cela seulement dans un « devant nous » qui ne suffit pas à évacuer le lieu de la « prise », qui est bien « dedans », dans le jeu, sinon dans l’action. On peut faire l’analogie avec ce qui se joue au barrage de Bimont. Ici aussi le paysage est inventé par la prise de vue, par le temps de la pose, par le jeu du regard. Et l’horizon fermé du bassin de Bimont s’ouvre sur d’autres dimensions, sur d’autres présences et d’autres mémoires, quelque chose qui évoque, très loin – très proche, un Ouest américain peuplé de rêves oubliés.

Jean Cristofol

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En savoir plus dur Sebastien Arrighi // Voir une sélection d’oeuvres de l’artiste (les fiches d’oeuvre de l’exposition « Silent Show » seront bientôt renseignées ici. // Dossier de presse de l’exposition « Silent Show »