fbpx

__ la galerie est ouverte sur rendez-vous

Espaces creux, espaces communs
– par Joelle Zask

Arnaud Vasseux, Creux
“Creux (Empreinte-durée) #1”, 2015. Calcaire, 8 x 7 x 5 cm. Vitrine en verre blanc et étagère murale 30 x 30 x 30 cm. Copyright de l'artiste, courtesy galerie Sintitulo.

Je crois que la convergence des formes plastiques est la conclusion d’un travail, non son préalable. Au lieu d’être produit en fonction d’un critère défini (tel médium, tel matériau, telle école, telle technique…) l’art, comme l’écrivait Rainer Rochlitz, est plutôt un effort de création de critère. Un art est un parcours, une trajectoire, une diversité d’explorations dont la convergence se dessine progressivement.

Parmi les sculptures d’Arnaud Vasseux, il y a des petites choses et des grandes, des objets en bois, en polyéthylène, en résine ou en carton, des dessins et des sculptures, des bas reliefs et des éléments mobiliers. Où se trouve leur communauté ? La première chose à dire, c’est qu’elles n’ont pas d’unité, et c’est tant mieux. L’unité suppose l’identité, pas nécessairement des formes, mais des mobiles de leur invention. En art, l’unité est souvent extérieure à l’art : pétitions de principe (« je parle de mon époque »), position thématique (« je travaille sur »), postulat disciplinaire (vidéo, peinture, installation). Ces diverses positions sont a prioristes, régulatrices, causalistes (si-alors). Elles expriment les intentions de l’artiste (ce qu’il veut faire, ce qu’il veut dire) qui n’ont guère de rapport, en définitive, avec ce qu’il fait, ni surtout avec ce que nous, les spectateurs, voyons de ce qu’il a fait.

Ici, pas d’unité préalable ou intentionnelle de ce type. On trouve plutôt ce que Wittgenstein appelait «un air de famille», entendant par là une parenté entre des conceptions d’origine indépendante. Il est difficile de qualifier, de décrire, un air de famille. Essayons pourtant. La démarche d’abord : celle d’un sculpteur. C’est par le fait de sculpter que telle forme, telle technique, telle préoccupation sociale ou politique, tel médium, est abordé. Arnaud Vasseux explique par exemple que ses dessins sont « non le projet ou l’esquisse d’une sculpture à venir, mais la trace d’un phénomène physique qui a eu lieu en trois dimensions. » Admirateur de Marey, de sa «méthode graphique», qui lui permettait d’enregistrer en deux dimensions des phénomènes tels le déplacement, la gravité ou le mouvement, Arnaud Vasseux utilise la feuille de dessin comme un organe de captation, pas comme un espace de représentation. Ses «dessins à la surface de l’eau» sont le dépôt d’une goutte d’encre. Leur forme et leurs nuances colorées sont conditionnées par une relation complexe entre les qualités et mouvements de l’eau, de l’encre, du papier. Ensuite, il y a la «manière», un terme repris récemment par Gérard Desson : ni «style», ni technique, mais interaction dynamique entre une subjectivité qui se travaille au contact des effets d’une pratique, et d’une pratique qui s’oriente et se cadre en fonction de la première. Dans le premier cas la subjectivité est spectatrice, dans le second, elle est législatrice. L’important, en art comme en politique, est la jonction de ces deux phases : on va des règles à l’observation des effets de leur mise en pratique, sur la base de quoi on reformule, quand il le faut, les règles, et ainsi de suite. La «manière» est expérimentation, fondamentalement. La fin visée a la valeur d’une hypothèse, et le résultat, dans l’idéal, se prête à un nombre indéfini de reprises, ou d’expériences inédites.

Les objets qu’on voit ici sont les moments d’un parcours personnel. Personnel ne signifie pas «privé» ou «intérieur» : ce qui est personnel est plutôt la part qu’un sujet individuel prend, au gré de ses expériences, au monde qui nous est commun. Cette part prise s’objective en se donnant à voir, à reprendre, à expérimenter, par les autres. Pour l’identifier, on considère l’histoire qui y mène et qui s’en suit, son historicité. Arnaud Vasseux nous propose des œuvres qu’il assume autant par rapport à l’histoire de l’art qu’en regard de sa propre démarche : un travail de et en l’espace.

Ce travail est de part en part expérimental : il dégage l’énergie du faire, du mettre en œuvre, du tester et du mettre à l’épreuve. Cela n’est pas tout à fait spécifique. Ce qui l’est peut être davantage, c’est le rendu visible du faire. Chacun à sa façon, les objets témoignent d’une double action : celle du geste, celle du matériau. Arnaud Vasseux calcule au plus juste leur point de rencontre. Son geste est suscité par les propriétés du matériau qui lui-même est sélectionné comme ce qui convient à ce geste. Entre ces deux dynamiques, il n’y a aucun reste. Ça colle. La logique n’est ni minimaliste, ni actionniste, elle ne s’enferme pas dans une doctrine. C’est celle d’une exploration, la quête continue d’un rapport de convenance entre le geste d’un sculpteur et les mouvements, parfois intrinsèques, parfois provoqués, d’une matière : dans le cas des «Cassables» : projeter des gouttes de plâtre sur des bâches ou faire jouer la forme des bâches sous l’effet de la poussée que leur imprime le plâtre. «Empreinte d’un geste», les cassables ont l’énergie des mouvements contrastés. Comme bien d’autres pièces, ils combinent fragilité et stabilité. Ils sont comme la forme de la force qui centralise toutes les actions en jeu (amonceler, résister, pousser, sécher, étirer, etc.) De même, les résines murales, signes de mouvements arrêtés, rendent visible un faisceau d’actions singulières, et toutes les transformations relatives au fait d’imprégner une fibre de résine. De là cette présence forte des matériaux à prise, changeant d’état : peinture, plâtre, résine, béton. De là aussi des séries de gestes invitations et provocations tour à tour.

On est alors témoin de carrefour d’actions limite, point d’équilibre apparemment précaire, mais une fois établi, fiable et durable, profondément humain. Ceux qui assistent aux premiers moments de ces œuvres ont souvent l’impression que ça ne marchera pas : on s’attend à de la casse, on éprouve un gros doute sur la faisabilité de l’entreprise. Procédant de mouvements contrariés, ou mieux, contrecarrés, les objets incarnent le risque, ils rendent tangible le caractère précaire et contingent de ce point de ralliement entre des mouvements pluriels, et pourtant s’installent dans la durée, en en faisant une nouvelle donnée, objective, tangible, qui se prête au spectateur. Parfois les matériaux sont étirés jusqu’à leur point limite : du plâtre, telle cette coquille fine épousant un ballon de baudruche, des bulles immenses de savon qui, en éclatant, déposent sur le papier un cercle fait de l’encre dont elles sont d’abord chargées, de la résine, dont la charge va jusqu’au seuil de la coulure, dont la tension creuse des sortes de casiers.

Toutefois, il ne s’agit pas de manipulation : si les matériaux sont étirés, ils ne sont pas triturés. De même des gestes : simples, étudiés, maîtrisés. Ni maniérisme, ni posture, ni exploit. Dans les deux cas, un même rapport à l’élémentaire : d’un côté, une sélection de matériaux disponibles, partout présents, ni nobles, ni rebut ; de l’autre, une sélection de gestes loin d’une posture «artiste», entièrement tournés vers l’efficacité.

Les objets, marques sensibles d’expériences inter-limitatives, cernent une zone de calme. On pourrait dire cette dernière silencieuse ou obscure. Quasiment tous ces objets ne parviennent à s’instituer dans l’espace qu’en laissant libre l’espace en eux. Ils ne sont pas vides, mais creux : coquille de plâtre, cubes composés de rouleaux (creux) de journaux ensuite recouverts de résine, cibles marquées d’un carré noir (obscur) formé par le profil d’une tige métallique creuse, rétractation de la résine au séchage, qui produit la forme posée sur un mur: rien au dedans, sinon la structure qui soutient ses mouvements, et surtout, un espace créé, du dehors. Les formes d’Arnaud Vasseux sont des formes dont on se retire, non des formes dans lesquelles on entre. La dichotomie entre plein et vide, intérieur et surface, essence et accident, s’efface, comme en témoignent aussi les «Cassables», ces hautes constructions à trois côtés, sans couvercle, dont les parois vont en s’amincissant jusqu’à finir en dentelle de plâtre. Dans tous ces cas, les objets occupent moins un espace qu’ils ne le rendent sensible. Ils le découpent, ponctuellement, introduisant ainsi une sorte d’intervention continue à l’espace environnant.

Le fait même de l’expérience, conçue comme faire ou comme expérimentation, est de produire des espaces, ou, plus généralement, de la disponibilité, des possibilités renouvelées d’expériences ultérieures. Ces objets en creux, il s’agit là d’une simple interprétation, sculptent un lieu qui, parce qu’il se dérobe, parce qu’il n’est pas appropriable, constitue un ensemble de virtualités, une zone de liberté. En ce sens ils sont à l’image d’une individualité humaine. L’espace contenu par la tension des diverses confrontations au monde (ou la subjectivité) n’est ni le privé, ni le caché (du moins il n’est pas que cela) mais cette instance qui ne se laisse jamais réduire à une expérience univoque, et qui, pour cette raison, constitue une réserve inépuisable de visées futures.

Joelle Zask,  2006

___

Lire d’autres textes sur le travail d’Arnaud Vasseux ou voir une sélection d’oeuvres.

Contact us

Please feel free to call or e-mail us for any further question.

+33 4 92 92 13 25

__Voir une sélection (qui se renouvelle à chaque fois que vous rechargez la page)

__Visualiser des ensembles classés par médium, par artiste, par série ou par exposition.

__Voir la liste complète des artistes référencés sur notre site, avec une résumé de leur démarche artistique.

__Visiter les pages personnelles de: Sebastien Arrighi // Anne Favret & Patrick Manez // Jérémie Setton // Marta Zgierska // Delphine Wibaux // Arnaud Vasseux.

 

Lire les publications les plus récentes sur le travail des artistes ou se familiariser avec les exégèses par artiste. 

– Découvrir les beaux livres à collectionner.

– Découvrir l’espace de la galerie à travers une sélection d’images d’expositions passées.

Cristina Albertini Bahnarel

mougins@galeriesintitulo.com

+33 4 92 92 13 25