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Des temporalités et des écosystèmes en déploiement
– par Christiane Armand

Delphine Wibaux, Solargraphe_4
Delphine Wibaux, Solargraphe. Impression sur papier en fibre de mûrier, 2019

L’installation Partition lunaire, en parallèle, les Absorptions et les Témoins souples relèvent de ce que Delphine Wibaux appelle des Captations, que celles-ci soient terrestres ou célestes. L’artiste non seulement recueille mais également déplace des flux d’énergie, des images du monde sur des surfaces, qu’elles soient de cuir, de pierre, de terre ou de papier. Ces « espaces-qui-reçoivent » opèrent comme des lieux où se jouent des phénomènes physiques et chimiques incontrôlés comme en témoignent les migrations sur les peaux de cuir et le papier, les réactions à la cuisson des pigments et des minéraux dans les terres. L’artiste accueille l’accident, le hasard, les transformations induites par les éléments extérieurs comme autant de trouvailles expérimentales. Une partie de la création artistique est livrée au phénoménal, c’est-à-dire à ce qui est de l’ordre des phénomènes.

Les Absorptions et les Témoins souples entretiennent une relation à la fois avec les indices qui passent et ceux qui restent. A ce titre, ces pièces existent en tant que fragments archéologiques. Elles semblent être les témoins d’une impermanence venant possiblement dialoguer avec des questions en rapport avec l’existence.

Delphine Wibaux tisse des liens complexes avec le temps. Se manifeste une temporalité constituante à travers le temps passé à réaliser des recherches et des expérimentations, à mettre au point des techniques, à réaliser des œuvres – les durées d’insolation pouvant atteindre quatre mois –, à faire migrer des images. En transmettant le temps des pierres aux surfaces de terres, les représentations de paysages contemporains aux peaux archéologiques, en faisant resurgir des figures du passé dans le présent de l’œuvre, l’artiste procède à des déplacements temporels. Il en est de même en ce qui concerne les gestes premiers qu’investit l’artiste – cueillir, broyer, creuser, gratter, polir. Il s’agit alors de se demander comment ces actions ancestrales occupent le présent. Interrogeant la relation à l’œuvre, Delphine Wibaux tente de faire émerger une conscience du temps issue de l’expérience de l’appréhension de l’œuvre et de sa mutation, essaie de convoquer la capacité du regardeur à être là, maintenant.

L’artiste opère non seulement des déplacements temporels mais également des décalages spatiaux – citons les représentations du soleil et de paysages déposés sur les terres – et sensoriels : c’est dans cet écart que le monde se rêve, s’appréhende, s’expérimente, que se tissent des liens entre le visible et l’invisible. Les procédés d’inversion et de retournement qui se jouent dans les propositions plastiques de Delphine Wibaux incitent le regardeur/auditeur à être résolument sens dessus-dessous. Déplaçant les processus chimiques en jeu dans la révélation photographique du minéral au végétal, l’artiste questionne l’ontologie de l’image photographique et l’écart dans sa reproductibilité, notion également abordée avec les transferts pigmentaires. De plus, il s’agit de s’interroger sur l’émergence de l’image ainsi que sur les lieux de son saisissement et de son passage – qu’il s’agisse alors d’explorer le caractère éphémère de l’image ou la diversité des supports qui peuvent manifester son existence. Delphine Wibaux prolonge ses réflexions artistiques en envisageant l’image et la sculpture comme des surfaces temporelles. Les surfaces, telles que les pense l’artiste, sont des lieux d’expérimentation du monde. Envisageant ces étendues comme des peaux, Delphine Wibaux projette le monde dans le sensible.

L’artiste nous invite à explorer notre environnement en créant des mondes obéissant à des lois inouïes. Les cuissons des terres donnent aux paysages des teintes inattendues. Delphine Wibaux en parle comme de saisons passant d’une terre à l’autre. Parce qu’elles sont liées aux réactions photochimiques et thermochimiques dans lesquelles sont engagées les substances végétales, les phases astrales d’Absorptions lunaires réinventent les dynamiques en jeu dans notre système solaire.

L’environnement proche est d’une importance notable pour l’artiste. Delphine Wibaux y puise des ressources naturelles – énergie solaire, plantes, terres plus ou moins enrichies de minéraux – et développe des techniques de transformation – insolations sur supports photosensibles, fours papier. Nous avons vu que la relation que le regardeur entretient avec les œuvres tient une place particulière. L’évolution des pièces créées par l’artiste dépendant de ce contexte environnemental, il est manifeste que la démarche de l’artiste consiste à déployer des écosystèmes personnels.

Parmi d’autres, une tendance apparaît dans les modes de présentation des œuvres. L’artiste en parle comme d’une position « au repos ».  Ainsi, elle nomme reposoir le présentoir des Absorptions lunaires, installation pour lune croissante. Dans l’installation Partition lunaire, en parallèle, les bouts de cuir sont posés sur des fils de fer. Les Absorptions solaires et le Témoin souple présentés dans le cadre de l’exposition Sursauts solaires  reposent sur des tiges de fer. Dans Absorptions lunaires – migrations diurnes –, les lunes ayant été longuement exposées à la lumière solaire sont en équilibre sur des baguettes de bois. Les Témoins souples (2014-2017) présentés dans l’exposition Inventeurs d’aventures (2017, Marseille) prennent appui sur des pierres qui ne sont pas celles qui ont donné naissance à leurs surfaces. Toutes ces positions offrent des passages où l’air peut circuler, dessus, dessous et semblent annihiler toute tension. Cette circulation des flux rattache les pièces à cette dynamique du voyage – dimension chère à Delphine Wibaux – et à la capacité des pauses à reconstituer les réserves d’énergie nécessaires à la poursuite du périple. Les pièces de l’artiste, ainsi posées, révèlent également une fragilité qui évoque celle des abris et des toiles tendues rapportés sur les photographies prises lors des voyages en Chine et au Maroc.

Delphine Wibaux mène en parallèle plusieurs projets de recherches et d’expérimentations scientifico-artistiques. Les chemins déployés peuvent se rassembler en des points de convergence – nœuds de cristallisation d’une production artistique – ou engendrer des points de divergence qui ouvriront la voie à de nouvelles recherches. Ainsi, le processus créatif de l’artiste pourrait être figuré par une carte topologique de courants.

A des moments singuliers, les courants des recherches personnelles de Delphine Wibaux confluent avec ceux de Tom Rider. Au sein du duo Todèl, les artistes développent des « instruments perceptifs » qui rendent visible l’invisible, audible l’inaudible et guident le regardeur/auditeur vers des lieux de perception et de sensibilité insoupçonnées. Plongé au cœur de systèmes immersifs inédits, le regardeur/auditeur est invité à une rencontre sonore avec des astéroïdes (Delta Aurigide, 2014), à observer la chute aléatoire de poussières à travers un réseau de « tamis perceptifs » (Dissoudre le lieu, 2013), à découvrir un macrocosme minéral et organique (Avant les mots, 2015), à percevoir des vibrations en lien avec des éruptions solaires (Sursauts solaires [1], 2017) ou le passage d’un train (Des courants où le temps pèse moins lourd, 2017). Les artistes proposent ainsi de s’interroger sur ce que voir, entendre, sentir et touchersignifient.

Démultipliant la figure de l’artiste plasticien, le duo Todèl devient tour à tour ou tout à la fois poète, voyageur, chercheur, expérimentateur, aventurier, explorateur. En 2014, il a mené une expédition au cœur du volcan islandais Eldfell afin d’y déposer une pièce de céramique à cuire ; en 2016, il a exploré des cavités souterraines.

La démarche de Delphine Wibaux, comme celle du duo Todèl, est une démarche hybride visant à reconsidérer nos rapports aux êtres et aux choses.

L’artiste renvoie dos à dos la technique et l’éphémère, les procédés scientifiques et la fragilité, provoquant ainsi des situations qui ouvrent la voie à l’introspection, à la contemplation et à une conscience aiguë du temps.

Notes

1 – Proposition élaborée en collaboration avec Kevin Cardesa.

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Extrait de Delphine Wibaux : « Ce n’est pas pour la lune que j’attends [1] », écrit par Christiane Armand, 23 septembre 2017. Le texte est reproduit ici avec l’aimable permission de l’auteure. 

[1] – phrase extraite de la nouvelle intitulée Partition lunaire écrite par Delphine Wibaux en 2014.

 

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