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Olivia Gay,
des photographies socio-icôniques
_ par Fabienne Dumont

Olivia Gay, Sabrina, ouvrière sur fond gris
Olivia Gay - Sabrina, ouvrière sur fond gris. De la série "Les ouvrières de l'Aigle 2008"

J’ai rencontré le travail d’Olivia Gay lors de l’exposition « Quel travail ?! Manière de faire, manière de voir » au Centre photographique d’Île-de-France, en 2013.

Des ouvrières de la dentelle (Les dentellières de Calais, 2010) ou de boîtes destinées à contenir des vêtements de luxe (Les ouvrières de l’Aigle, 2007) sont photographiées sur leurs lieux de travail, dans un cadre banal, quotidien, celui du travail répétitif de l’usine. Par une démarche d’insertion longue dans ces lieux laborieux, par les échanges qui se nouent avec les femmes qui y vivent, Olivia Gay réussit à photographier des scènes banales avec une extrême attention à la présence de son sujet, qui ressort magnifié sous l’objectif photographique. Les gestes quotidiens sont sacralisés, les personnes prennent de l’importance. La photographe évoque sa fascination pour les icônes religieuses que sont les Madones et les Vierges à l’enfant, mais aussi pour le peintre des lumières, le Hollandais Johannes Vermeer.

Caissières de supermarché, prostituées, dentellières, moniales, en Normandie, en Afrique, en Amérique du Sud, son intérêt pour les vies de femmes ne s’arrête pas aux frontières hexagonales. Ces séries photographiques donnent accès à différents milieux homosociaux, dans le sens d’une socialité entre personnes de même sexe, ici un monde de femmes d’où les hommes sont exclus. Ils apparaissent furtivement dans certaines séries, dans un partage du monde qui souligne l’existence de métiers féminisés et de rôles sexués. Dans ces séries, le constat des conditions de travail, la résignation aux tâches dévolues semblent inéluctables, tout comme dans la série qui s’attache aux prostituées (Vila Mimosa, 2000). En même temps, toutes ces femmes opèrent de micro-résistances, tentent de faire dévier ces tâches vers d’autres libertés. Elles tentent de reprendre la main sur leurs vies, ce que les photographies laissent transparaître. Olivia Gay expérimente aujourd’hui d’autres formes esthétiques, l’association de la parole aux images, pour leur faire dire d’autres choses, pour amplifier l’écho des images, pour mettre les icônes dans une prise de parole sur leur destin, pour évoquer leurs rêves, leurs désirs, leurs difficultés.

Le travail d’Olivia Gay s’inscrit dans le champ des photographes, vidéastes et autres artistes qui s’intéressent de manière sociologique ou ethnographique au labeur, reflet d’une société et reflet d’une aliénation. Entre le désir de magnifier ces vies, ces tâches et en dénoncer les conditions difficiles, les soumissions à un ordre économique, la palette des positionnements est large. Attaché aux personnes humaines, le regard porté par Olivia Gay est une valorisation de ces vies féminines ignorées ou méprisées. Dans la répétition et l’enfermement, de la chambre, de l’usine, du cloître, elles participent de l’ordre du monde. Leur mise en lumière les fait surgir du néant, les rend visibles et communique un sentiment de proximité par la mise en scène du quotidien.

Ces images n’appartiennent pas à la lignée des photographies plasticiennes, mais à celle de la photographie documentaire, un héritage des années 1930 revivifiée depuis les années 1980. August Sander fait poser longuement ses modèles, en un redoublement du réel qui permet aux protagonistes de s’approprier leurs représentations (Visages de ce temps, 1929). L’attention portée aux modèles rappellent les images de Lisette Model capturées dans les rues, celles plus politiques, mais tout aussi poignantes, de Dorothea Lange, la longue fréquentation des marginaux immortalisés par Diane Arbus ou encore l’extrême attention à la fixation de l’instant présente chez Berenice Abbott. Les photographes de ce courant associe aux qualités esthétiques une volonté de changer la donne sociale et politique par le regard qu’ils et elles portent sur les communautés rencontrées.

Les séries d’Olivia Gay ont aussi une parenté avec les travaux des artistes féministes qui désiraient parler des conditions de vie des femmes, dans leur multiplicité, pour témoigner de leurs vécus, de leurs labeurs, de leurs désirs, pour humaniser des vies souvent meurtries, abîmées par le poids des contraintes sociales. Ces travaux cherchaient à améliorer ces conditions de vie, à permettre aux femmes de gagner des droits. Outre la dignité retrouvée, qu’en est-il de ces aspirations à plus de justice sociale chez ces ouvrières ? Quelles sont les rêves des autres ? C’est à ces questions que le travail d’Olivia Gay cherche aujourd’hui à répondre, en amplifiant le dispositif photographique.

Le regard d’Olivia Gay emprunte à la sociologie, à l’ethnographie, à la photographie documentaire et à la peinture ancienne pour créer cette approche socio-icônique qui raconte les mutations du travail actuel et les survivances du passé, la construction de corps sociaux qui se plient aux exigences du marché du travail tout en continuant à rêver d’un ailleurs, aux rapports de pouvoir qui régissent le monde, un extérieur qui enchâsse sans le dire les univers clos photographiés par Olivia Gay.

__ Fabienne Dumond

critique et historienne de l’art

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