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De la pause à la pose: Iconologies d’une féminité professionnelle.
_ écrit par Stéphane Malysse en référence aux « Madones de Bahia » d’Olivia Gay

Olivia Gay, Rosalie
Olivia Gay - Rosalie, de la série "Les Madones de Bahia", 2009

«J’ai longtemps pensé qu’il fallait mettre toute son application à couper dans le jambon du temps des tranches de plus en plus fines. Les résultats sont décevants. Quand la tranche n’est pas entrelardée d’un peu de passé et d’un soupçon de futur, il ne reste sur la transparence que des gesticulations sans saveur. » Robert Doisneau

Robert Doisneau

Dans les « tranches » de temps découpées par Olivia Gay, nous devenons les voyeurs-dévoreurs d’une temporalité toute particulière : celle d’un temps passé à travailler. Le temps du Fordisme n’est pas celui d’un Temps Perdu, mais plutôt gagné, où chaque minute compte et chaque pause est discomptée. Pour photographier des dentellières, des ouvrières, des serveuses et des caissières, notre photographe a développé une anthropologie de la proximité qui lui permet de saisir la pause, l’instant rêvé d’une pose non-travaillée. Je pense donc je pose semblent nous murmurer les femmes au travail d’Olivia Gay.

Du fordisme au féminin, de la rêverie à la productivité, nous sommes transportés dans des consciences en mode pause et, avec elles, nous pouvons prêter attention à ces femmes « auxquelles personne ne fait attention » comme disait Avedon quand il réalisait son projet dans l’Ouest des Etats-Unis. Avedon, dans sa fameuse série de portraits travaillés sur fond blanc avait choisi des tranches plus fines que celles d’Olivia Gay, des tranches de vie dégraissées de leur contexte anthropologique, de leur environnement immédiat, mise à blanc.

Ce n’est pas le cas dans les photographies d’Olivia Gay. Plus proche du terrain qu’elle investit de ses regards, elle profite justement de ce moment pausé pour nous inviter à re-contextualiser pleinement ces portraits, en nous livrant des indices matériels qui sont autant d’effets de réels. Ces tranches de vies sont riches en détails révélateurs et nous plongent dans des univers féminins personnalisés.

Ces nouvelles Madonnes, saintes travailleuses, me renvoient à un article que j’ai écrit il y a dix ans sur les inconsciences du regard[1]. Comme Pierre Verger, Olivia cherche toujours à enregistrer ce qui l’entoure, photographier ses contemporaines, ici ou ailleurs… Comme je l’avais montré pour Verger, même en changeant de contexte culturel, son regard et ses inconsciences semblent toujours la rapprocher de ses personnages récurrents et, dans une esthétique humaniste, à approfondir sa recherche sur les possibilités ouvertes par l’échange des regards, la saveur des poses et des gestes les plus ordinaires…

Dans son terrain ethno-photographique à Salvador de Bahia, Olivia prend en compte le temps de la rencontre. Ce temps précieux de la socialisation, chère aux anthropologues, se cristallise dans des portraits qui transforment ses modèles en actrices de leur propre labeur, en voyantes-vues qui semblent toujours réfléchir à ce qu’elles vont nous dire avant de prendre leur pose. Ce temps élargi nous oblige à assumer qu’être exposé, c’est prendre des poses et nous plonge finalement dans la problématique existentialiste de la réciprocité du regard. Le regard est un contact social et sa tactilité ne passe pas inaperçue dans l’oeuvre d’Olivia Gay. Comme le montre David Le Breton[2], « tout échange de regard crée provisoirement une affiliation, une intimité. »

Stéphane Malysse 

 

Stéphane Malysse est anthropologue, artiste et professeur d’Art et Anthropologie à l’université de Sao Paulo/ Brésil E.A.C.H / USP Leste. Docteur en Anthropologie Sociale de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS/Paris), il est l’auteur du website http://opuscorpus.incubadora.fapesp.br

[1] “ Les inconsciences de l’oeil: regards et contre-regards de Pierre Verger sur Salvador”, Cahiers du Brésil Contemporain, EHESS (Paris), n°38/39, p 99-128, 1999. “Um olho na mão: imagens e representações de Salvador nas fotografias de Pierre Verger.”, na Revista Afro-Asia n°24, p 325-366, Salvador, 2000.

[2] Le Breton D. (1992) : “Figurations sociales : le fâce à fâce”, in : Des visages, Paris, éd. Métaillié. P.140-167.

Lire aussi:

Olivia Gay, portrait

Olivia Gay

Le travail d’Olivia Gay s’inscrit dans le champ des photographes, vidéastes et autres artistes qui s’intéressent de manière sociologique ou ethnographique au labeur, reflet d’une société et reflet d’une aliénation. Entre le désir de magnifier ces vies, ces tâches et en dénoncer les conditions difficiles, les soumissions à un ordre économique, la palette des positionnements est large. Attaché aux personnes humaines, le regard porté par Olivia Gay est une valorisation de ces vies féminines ignorées ou méprisées. Dans la répétition et l’enfermement, de la chambre, de l’usine, du cloître, elles participent de l’ordre du monde. Leur mise en lumière les fait surgir du néant, les rend visibles et communique un sentiment de proximité par la mise en scène du quotidien.
[…] (Fabienne Dumont)

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Olivia Gay, Fatimatou

Envisagées
_ par Raphaelle Stopin

Les visages d’Olivia Gay sont tous féminins. Ces femmes – ou devrait-on dire ses femmes tant elles semblent faire communauté autour d’elle, dans une sorte de sororité -, paraissent toutes volontaires ; quand bien même elles subissent, elles sont présentées agissantes. Olivia Gay les photographie dans leur cadre de vie, de travail, parfois de privation […]

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Olivia Gay, Grace

Droit de regard, droit de cité
_ par Dominique Baqué

Les femmes d’Olivia Gay ne sont pas encore des révoltées, moins encore des militantes : mais elles persistent à exister, elles défient la cécité d’une société fracturée dans l’écart devenu incommensurable entre ceux que le hasard a dotés de tous les biens et qui, sans cesse, se montrent, s’exposent, s’affichent, et ceux qui n’ont rien, et dont l’on voudrait nous faire croire qu’ils ne sont rien. […]

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Olivia Gay, Les ouvrières sur fond rouge

Olivia Gay, le style documentaire
_ par Caroline Bach

Olivia gay emprunte clairement le style documentaire. Dominique Baqué, interrogeant justement la notion de document, écrit : «Or, il ne s’agit pas d’en revenir au document comme preuve infaillible. Pas plus que l’art, le document ne «donne» le réel : il le construit, lui donne sens, au risque des faux sens, des contresens, mais il n’est pas et ne sera jamais l’épiphanie du réel.» […]

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Olivia Gay

Le regard authentique d’Olivia Gay
_ par Jean-Marc Lacabe

Olivia Gay photographie très spontanément, avec un regard authentique, sans freiner ses envies et ses désirs d’images […]. Cette question du corps et de sa représentation est au coeur de ses recherches depuis ses premières photographies réalisées en Amérique Latine, en 1998 : «Les Jineteras de La Havane» […]

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En savoir plus sur l’artiste: 

Olivia Gay, Lili opéra

Olivia Gay

Les images d’Olivia Gay, ce sont des visages, des corps, des regards de femmes, des fenêtres ouvertes sur leur intimité, à la fois fragilité et

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