Dans les « tranches » de temps découpées par Olivia Gay, nous devenons les voyeurs-dévoreurs d’une temporalité toute particulière : celle d’un temps passé à travailler. Le temps du Fordisme n’est pas celui d’un Temps Perdu, mais plutôt gagné, où chaque minute compte et chaque pause est discomptée. Pour photographier des dentellières, des ouvrières, des serveuses et des caissières, notre photographe a développé une anthropologie de la proximité qui lui permet de saisir la pause, l’instant rêvé d’une pose non-travaillée. Je pense donc je pose semblent nous murmurer les femmes au travail d’Olivia Gay.

Du fordisme au féminin, de la rêverie à la productivité, nous sommes transportés dans des consciences en mode pause et, avec elles, nous pouvons prêter attention à ces femmes « auxquelles personne ne fait attention » comme disait Avedon quand il réalisait son projet dans l’Ouest des Etats-Unis. Avedon, dans sa fameuse série de portraits travaillés sur fond blanc avait choisi des tranches plus fines que celles d’Olivia Gay, des tranches de vie dégraissées de leur contexte anthropologique, de leur environnement immédiat, mise à blanc.

Ce n’est pas le cas dans les photographies d’Olivia Gay. Plus proche du terrain qu’elle investit de ses regards, elle profite justement de ce moment pausé pour nous inviter à re-contextualiser pleinement ces portraits, en nous livrant des indices matériels qui sont autant d’effets de réels. Ces tranches de vies sont riches en détails révélateurs et nous plongent dans des univers féminins personnalisés.

Ces nouvelles Madonnes, saintes travailleuses, me renvoient à un article que j’ai écrit il y a dix ans sur les inconsciences du regard[1]. Comme Pierre Verger, Olivia cherche toujours à enregistrer ce qui l’entoure, photographier ses contemporaines, ici ou ailleurs… Comme je l’avais montré pour Verger, même en changeant de contexte culturel, son regard et ses inconsciences semblent toujours la rapprocher de ses personnages récurrents et, dans une esthétique humaniste, à approfondir sa recherche sur les possibilités ouvertes par l’échange des regards, la saveur des poses et des gestes les plus ordinaires…

Dans son terrain ethno-photographique à Salvador de Bahia, Olivia prend en compte le temps de la rencontre. Ce temps précieux de la socialisation, chère aux anthropologues, se cristallise dans des portraits qui transforment ses modèles en actrices de leur propre labeur, en voyantes-vues qui semblent toujours réfléchir à ce qu’elles vont nous dire avant de prendre leur pose. Ce temps élargi nous oblige à assumer qu’être exposé, c’est prendre des poses et nous plonge finalement dans la problématique existentialiste de la réciprocité du regard. Le regard est un contact social et sa tactilité ne passe pas inaperçue dans l’oeuvre d’Olivia Gay. Comme le montre David Le Breton[2], « tout échange de regard crée provisoirement une affiliation, une intimité. »

Stéphane Malysse 

 

Stéphane Malysse est anthropologue, artiste et professeur d’Art et Anthropologie à l’université de Sao Paulo/ Brésil E.A.C.H / USP Leste. Docteur en Anthropologie Sociale de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS/Paris), il est l’auteur du website http://opuscorpus.incubadora.fapesp.br

[1] “ Les inconsciences de l’oeil: regards et contre-regards de Pierre Verger sur Salvador”, Cahiers du Brésil Contemporain, EHESS (Paris), n°38/39, p 99-128, 1999. “Um olho na mão: imagens e representações de Salvador nas fotografias de Pierre Verger.”, na Revista Afro-Asia n°24, p 325-366, Salvador, 2000.

[2] Le Breton D. (1992) : “Figurations sociales : le fâce à fâce”, in : Des visages, Paris, éd. Métaillié. P.140-167.

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