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Droit de regard, droit de cité
_ par Dominique Baqué

Au début était le visage, sublime, de la mère. Une mère au regard mélancolique, éprise d’histoires de cinéma, qui faillit devenir mannequin.

 

Droit de regard, droit de cité <br> _ par Dominique Baqué 1
Légende

 

C’est là que commence la quête photographique d’Olivia Gay. On ne se déprend jamais de sa mère. Ni de son regard. Alors, à contre-courant, la fille va porter son regard, justement, sur celles qu’on ne regarde pas : les invisibles, les humbles, les femmes de la nuit et de l’obscurité, celles que la société choisit cruellement d’ignorer.

Contrepoint absolu des Vénus et des Madones dont la peinture occidentale est si friande, les prostituées cubaines, première rencontre de la photographe : après une passe vite expédiée avec les riches touristes de passage, mais aussi au bain, cuisinant, s’occupant de leurs enfants, elles affirment paradoxalement force et liberté, défiant le misérable désir de leurs clients, narguant la violence qui transit leur monde.

Délivrer enfin une image authentique des femmes et de leur corps, leur rendre individualité et singularité, tel semble bien être l’objectif – au double sens du terme – d’Olivia Gay. Pour autant, nul pathos journalistique : on est loin ici du reportage, de l’image choc, au plus près, au contraire, du documentaire créatif. La photographe prend le temps – sept ans pour chaque cycle – , apprivoise, écoute autant qu’elle regarde. Crée du lien, à chaque fois, même si les embuches ne manquent pas. Il y a une véritable obstination dans son travail, une attention sans cesse soutenue à l’autre, une modestie, aussi, à l’écart des tableaux photographiques, non dénués d’emphase, d’une certaine photographie plasticienne. Pas non plus de typologie des visages comme la pratique l’Ecole de Düsseldorf : là où un Thomas Ruff réifie les visages, Olivia Gay s’en approche au plus près, leur restitue une identité occultée.

 

Droit de regard, droit de cité <br> _ par Dominique Baqué 2

 

 

Voir prend du temps, car il s’agit de voir juste, et de pénétrer des mondes. Celui des ouvrières, des travailleuses, ces oubliées de l’art contemporain, ces exclues du récit national d ‘aujourd’hui. Enfin leur donner sens et existence : caissières de supermarché, ouvrières soumises aux cadences infernales de la chaîne et aux lois, plus inflexibles encore, du néo-libéralisme avancé, empaqueteuses qui ne verront ni n’achèteront jamais le luxueux produit de leur labeur, domestiques brésiliennes venues de leurs favelas pour entretenir les demeures des plus riches, dentellières de Calais qui tentent de rédimer leurs gestes par l’excellence d’un savoir-faire ancestral… A toutes, Olivia Gay l’affirme : envers et contre tout, vous existez.

Pour autant, pas de politisation de l’image, pas de militantisme édifiant ni de féminisme brandi : Olivia Gay élabore plutôt ce que Lévinas appelait bellement un « envisagement » – rien à voir avec le dévisagement, qui est négation de l’altérité. Ces femmes anonymes, enfin, se découvrent un visage. C’est-à-dire une subjectivité que le corps social leur refuse, et qui naît à travers ces images respectueuses.

 

Droit de regard, droit de cité <br> _ par Dominique Baqué 3

 

 

Le travail est au cœur de la démarche d’Olivia Gay : comment lui redonner sens là où il est atomisé, parcellisé, nié comme ouvrage et comme œuvre à part entière ? Et comment conférer une dignité nouvelle à ces femmes que nul ne prend le temps de voir, de considérer, dans un monde régi par le plus dur des capitalismes marchands ?

Mais sans doute y a-t-il pire que le travail : la mise au ban de la société, l’absence de travail, justement, l’oisiveté forcée, quand être inactif aujourd’hui équivaut à n’être rien. Telles sont les femmes du Palais de la femme – dénomination pour le moins ironique – , à Paris, ce centre d’accueil pour femmes en détresse, étrangères rejetées, et qui ne font qu’attendre, allongées souvent, comme perdues à elles-mêmes. Attendre, rêver peut-être, espérer que quelque chose advienne, que la vie se mette en mouvement.

Une forme d’exclusion qui se voit radicalisée, dans le travail d’Olivia Gay, sous deux formes : la réclusion volontaire des moniales, et la réclusion imposée, celle des détenues. Là où les premières ont fait le choix délibéré du retrait, loin du regard des hommes, mais sous le regard permanent et puissant de Dieu – être femme, n’est-ce pas décidément toujours être « sous le regard de » ? – , les autres ont été emprisonnées par la loi des hommes. Sans doute ont-elles fauté, transgressé. Mais leur identité leur a été volée : il est interdit de photographier leurs visages. Alors Olivia Gay les rejoint autrement : en saisissant leurs corps dérobés à l’obscurité de leurs cellules, mais, plus encore, en leur offrant des carnets où dessiner, consigner leurs vies minuscules, leurs rêves, et coller des portraits d’actrices – par où la mère fait retour, de nouveau. Une subjectivation encore maladroite, comme esquissée, et qui trouve son déploiement dans le don d’un appareil photographique par lequel, enfin, elles s’auto-portraiturent et renaissent ainsi à elles-mêmes.

 

Droit de regard, droit de cité <br> _ par Dominique Baqué 4

 

 

Alors l’espoir peut se lever, vivace et insoumis. Les femmes d’Olivia Gay ne sont pas encore des révoltées, moins encore des militantes : mais elles persistent à exister, elles défient la cécité d’une société fracturée dans l’écart devenu incommensurable entre ceux que le hasard a dotés de tous les biens et qui, sans cesse, se montrent, s’exposent, s’affichent, et ceux qui n’ont rien, et dont l’on voudrait nous faire croire qu’ils ne sont rien.

Toutes ces femmes, chacune à leur façon, résistent. Plus que des résilientes, ce sont bel et bien des résistantes, auxquelles le regard d’Olivia Gay donne droit de cité.      

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Dominique Baqué

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Olivia Gay, des photographies socio-icôniques
_ par Fabienne Dumont

Les séries d’Olivia Gay ont aussi une parenté avec les travaux des artistes féministes qui désiraient parler des conditions de vie des femmes, dans leur multiplicité, pour témoigner de leurs vécus, de leurs labeurs, de leurs désirs, pour humaniser des vies souvent meurtries, abîmées par le poids des contraintes sociales. Ces travaux cherchaient à améliorer ces conditions de vie, à permettre aux femmes de gagner des droits. Outre la dignité retrouvée, qu’en est-il de ces aspirations à plus de justice sociale chez ces ouvrières ? Quelles sont les rêves des autres ? C’est à ces questions que le travail d’Olivia Gay cherche aujourd’hui à répondre, en amplifiant le dispositif photographique.

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Olivia Gay, le style documentaire
_ par Caroline Bach

Olivia gay emprunte clairement le style documentaire. Dominique Baqué, interrogeant justement la notion de document, écrit : « Or, il ne s’agit pas d’en revenir au document comme preuve infaillible. Pas plus que l’art, le document ne « donne » le réel : il le construit, lui donne sens, au risque des faux sens, des contresens, mais il n’est pas et ne sera jamais l’épiphanie du réel. » Le style documentaire suppose une certaine distance à l’objet photographié, ni trop près, ni trop loin, une distance intermédiaire donc. Ensuite, il se construit aussi dans la série car c’est le frottement d’une image à l’autre, puis d’une série à l’autre, qui fait émerger le discours. C’est ainsi qu’Olivia Gay construit un regard sur les femmes et certaines de leurs situations dans notre monde aujourd’hui.

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Le regard authentique d’Olivia Gay
_ par Jean-Marc Lacabe

Olivia Gay photographie très spontanément, avec un regard authentique, sans freiner ses envies et
ses désirs d’images. Démarche qu’elle nourrit de lectures philosophiques et anthropologiques sur le
corps comme notamment le travail de l’ethnologue Marcel Mauss. Cette question du corps et de sa
représentation est au coeur de ses recherches depuis ses premières photographies réalisées en
Amérique Latine, en 1998 : « Les Jineteras de La Havane ». Elle partage le quotidien de jeunes
prostituées durant deux mois, dans un quartier de la ville qu’elle délimite comme territoire
d’expérimentation photographique (…)

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