fbpx

__ la galerie est ouverte sur rendez-vous, appelez-nous au 04 92 92 13 25 ou envoyez un e-mail pour annoncer votre présence:

_newsletter

Absorptions (2)
– par Christiane Armand

Delphine Wibaux, Document 2020
Delphine Wibaux, Vue d'essais, 2020. Copyright de l'artiste, courtesy galerie Sintitulo.

Au fil végétal des mots de sa nouvelle intitulée Partition lunaire, Delphine Wibaux offre aux macérations de plantes la possibilité de livrer des teintes nuancées, à une pellicule photosensible exposée aux rayons lunaires d’opérer un éclaircissement des teintes. L’artiste a mis en œuvre concrètement ses expériences poétiques en élaborant des protocoles expérimentaux où une grande variété de plantes et de tubercules ont été répertoriés au regard de leur pouvoir photosensible, de la stabilité des substances à la lumière, de leur teinte. Les jus photosensibles préparés par l’artiste ont donné l’opportunité de révéler en leur cœur atomique des images – d’astres, de paysages, de fouilles archéologiques sous-marines – reproduites en négatif sur papier calque et insolées [1]. La révélation, non fixée, s’estompe au fil du temps, sous l’action de la lumière ambiante. Cette série de pièces porte invariablement le nom d’Absorptions. Associant à la figure de l’artiste celle du chercheur, Delphine Wibaux mène des expériences qu’elle documente avec minutie: mélanges de jus mystérieusement nommés – ch.ce -, – vi.ru -, – no.ru.ch -, dates et durées d’insolation, degré d’opacité de l’image reproduite sur le calque, niveau «d’usure» de l’image révélée en fonction du temps d’exposition à la lumière solaire. 

Une fois les solutions végétales testées, référencées, l’artiste les archive sous la forme de Noyaux tinctoriaux, sortes de condensations colorées des décoctions détenant la mémoire chromatique d’une future révélation. Ces concentrés ne sont pas sans rappeler les gestes de la nouvelle: « J’essore les plantes, j’en fais une boule que je laisse au sol. » Cependant, à cette période, les recherches de l’artiste sont orientées vers la fabrication de pigments et leur conservation sous la forme de « cocagnes », petites boules de feuilles de pastel séchées et broyées. Par la suite, l’artiste découvrira la capacité de ces noyaux à révéler des images.

Dans Partition lunaire, la lune inscrit, pendant les 29 jours de son cycle, sa partition sur les peaux de cuir teinté. Les descriptions poétiques de la lune au cours de son évolution attestent du rapport privilégié que la protagoniste entretient avec l’astre: une lune « très légèrement limée sur son flanc droit », offrant son « profil droit », « de plus en plus érodée du côté droit », un astre aux « rayons roux ». Pour la narratrice, rendre à la lune ce que celle-ci lui offre va de soi:

« Si les sangles qui retiennent la lune 

lâchent

je suis là ».

Rien d’étonnant donc à ce que Delphine Wibaux prenne des photographies d’une lunaison, en 2015, au moyen d’un appareil photo argentique monté au foyer d’une lunette astronomique (lieu-dit Le Chaloux, Simiane-la-Rotonde). Dans Absorptions lunaires, installation pour lune croissante (2015), le jus mystérieusement nommé – ch -, parvenu à maturité en 2014, lève le voile sur six phases lunaires bleutées relevant de ces observations astronomiques (chaque absorption a pour format 11 x 13 cm). Certains pourront y voir le déferlement d’un océan, d’autres, d’hypothétiques reflets de la planète Terre à moins que cela n’évoque l’appellation «lune bleue» que l’on réserve à la treizième pleine lune supplémentaire se produisant au cours d’une année qui, généralement, n’en comporte que douze. Quoi qu’il en soit, les astres de Delphine Wibaux apparaissent comme des suppléments de lunes.

C’est, cette fois-ci, une émulsion – ch – mêlée à une autre nommée – ru – qui a servi à la révélation des Absorptions lunaires (48 x 48 cm chacune) faisant partie de l’installation Absorptions lunaires – migrations diurnes –(2015-2017) présentée dans le cadre du salon international d’art contemporain Art-O-Rama (Friche de la Belle de Mai, Marseille, 2017). Ce nouveau jus est le fruit de recherches menées par l’artiste en 2015 au cours d’une résidence au Parc Saint Léger, centre d’art contemporain (Pougues-les- Eaux) à partir de végétaux récoltés dans ce nouvel environnement. Insolées pendant une semaine, les Absorptions ont donné naissance à des lunes bleutées. Les autres phases lunaires ont été révélées suite à une exposition aux rayons solaires sur le site de Chaloux qui a duré quatre mois. Elles diffusent une étonnante lumière rousse que certains pourront rapprocher des teintes enveloppant la lune lors d’éclipses lunaires ou lorsque le satellite de la Terre se trouve en position basse par rapport à l’horizon [2]. Pour la mise en espace de l’installation Absorptions lunaires – migrations diurnes –, l’artiste a choisi de déplacer le white cube de l’espace d’exposition clôt à celui de son atelier, lieu de ses expérimentations récentes. Delphine Wibaux a découpé dans la cloison une ouverture faisant écho à la fenêtre de l’atelier en dessous de laquelle elle a exposé les cinq lunes offertes à la lumière, respectivement depuis le 21 mars, 21 avril, 21 mai, 21 juin et 21 juillet 2017. Cette même ouverture, donnant accès à une des fenêtres du lieu totalement occultées par les cloisons d’exposition, offre un point de vue sur l’extérieur. Elle permet également à la lumière du jour de venir caresser les lunes au repos et semble connecter les astres à leur nouvel écosystème. Sur certaines de ces Absorptions, seuls restent visibles le film teinté de l’émulsion, les subtilités chromatiques liées aux inhomogénéités d’épaisseur de la couche déposée sur le papier. Les Absorptions reposent à quelques centimètres du sol sur des tiges de bois surélevées par une pierre isolée sur le flanc droit et des bris de roches calcaires empilés sur le flanc gauche. Les bords des feuilles retombent de part et d’autres des structures et frôlent la surface du sol. Elles sont parfois soutenues dans leur affleurement par de fines lamelles de pierre. Les autres lunes [3], fraîchement sorties de l’obscurité qui les a jusqu’alors protégées, se tiennent, fièrement suspendues à un filin métallique. Une légère mobilité dans cette position verticale les invite à exhaler le parfum des végétaux qui leur ont donné naissance. L’artiste nous rapporte que, depuis le 21 août, leur teinte migre. Le regardeur peut saisir, ici, l’avènement d’un croissant plus sombre semblant signaler l’amorce d’une prochaine éclipse fantasmée, là, des phases lunaires inédites, là encore une lune aux formes généreuses dont la matérialité a probablement trouvé son maximum d’expression dans l’intimité de la rencontre entre l’émulsion et la feuille de cellulose. Tout au long de cet inespéré rendez-vous avec la lune, le soleil la révèle puis l’éclipse.

Dans le cadre de l’exposition Absorptions pour un vestige (Centre d’Arts Plastiques Fernand Léger, Port de Bouc, 2016), c’est cette fois-ci un jus préparé à base d’algues qui permet d’exhumer des images des fonds marins prises en 1979 lors de la fouille archéologique de l’épave Fournon gisant dans le Golfe de Fos depuis plus de 2000 ans. Pour l’exposition Sursauts solaires (Le Papillon, Nîmes, 2017), Delphine Wibaux a réalisé des Absorptions solaires en utilisant une iconographie scientifique. Nous y retrouvons les dessins réalisés par Galilée en 1612 témoignant des observations historiques des taches solaires, ceux produits par Christoph Scheiner en 1626 mettant en évidence la rotation des taches solaires, les schémas de William Herschel illustrant son hypothèse relative à la nature des taches solaires (XVIIIème siècle) ainsi que des observations datant du XXème et XXIème  siècle [4]Ainsi, en révélant ces  Absorptions solaires, le soleil fait à la fois resurgir dans le présent les connaissances acquises à son sujet depuis le XVIIème siècle et réduit leur lisibilité. Delphine Wibaux articule ainsi des temporalités différentes: un passé associé à l’histoire des connaissances en astronomie et un futur lié à l’érosion de l’image. L’artiste semble interroger un espace de savoirs qu’il reste encore à construire.

Notes:

1 – Le procédé utilisé ici s’apparente aux procédés photographiques utilisés aux débuts de l’histoire de la photographie. Les procédés à noircissement direct sont utilisés de façon prépondérante au XIXème siècle. Une émulsion est déposée artisanalement sur du papier. La photographie est obtenue par l’action de la lumière du soleil sur le négatif mis en contact avec le papier sensibilisé. En effet, les rayons ultraviolets provoquent, par réaction chimique, la réduction des ions argent du chlorure d’argent – composé généralement utilisé à cette époque – en atomes d’argent.

2 – Le phénomène dit de « la lune rousse » est associé à la diffusion des rayons solaires dans l’atmosphère terrestre.

3 – Les Absorptions sont présentées, par série, sur 3 murs : une première série de quatre lunes bleues, une deuxième série comprenant quatre lunes dont les teintes oscillent entre le bleu et le roux, une troisième réunissant trois lunes rousses, une bleue, une dont la teinte se situe entre ces deux dernières.

4 – Parmi les visuels utilisés se trouvent : l’observation spectroscopique d’une tache solaire montrant la séparation, par effet Zeeman, des composantes spectrales de certaines raies d’émission du soleil et mettant en évidence la présence d’un champ magnétique (George Ellery Hale et al., 1907-1908) ;  une tache solaire observée  à l’observatoire de Paris en 2003. Est également reproduite une cartographie des fréquences émises par les particules chargées situées dans le plasma avoisinant la sonde Voyager I (NASA), oscillant sous l’effet d’éruptions solaires. Ces fréquences ont été enregistrées à deux reprises (d’octobre à novembre 2012 et d’avril à mai 2013) grâce au récepteur d’ondes radio embarqué permettant l’étude des plasmas (The Voyager Plasma Wave System). Ces observations ont permis de déduire la densité des particules environnantes et de conclure que la sonde avait quitté la zone d’influence du soleil, l’héliosphère, et se trouvait désormais dans l’espace interstellaire. L’image la plus récente utilisée est une photographie de la tache solaire AR2396 prise par John O’Neal en août 2015.

__

Extrait de Delphine Wibaux : « Ce n’est pas pour la lune que j’attends [1] », écrit par Christiane Armand, 23 septembre 2017. Le texte est reproduit ici avec l’aimable permission de l’auteure. 

[1] – phrase extraite de la nouvelle intitulée Partition lunaire écrite par Delphine Wibaux en 2014.

 

Lire aussi:

Partition lunaire

Partition lunaire (1)
– par Christiane Armand

Si entrer dans la pratique artistique de Delphine Wibaux vous tente, osez le passage à travers la brèche offerte par Partition lunaire – nouvelle écrite par l’artiste en 2014 – et des mondes tissés de sensibilités multiples s’ouvriront à vous.

Le récit, narré à la première personne, raconte les migrations nocturnes d’une créature ayant trouvé refuge dans une grotte inscrite à l’intérieur d’un arbre. La narratrice […]

Lire ce texte »
Delphine Wibaux, Témoin Souple

Témoins souples (4)
– par Christiane Armand

Les Témoins souples, initiés en 2014, consistent en des dépôts d’images sur pierre, porcelaine ou grès. […] Non fixés, ces derniers se déposent partiellement sur les surfaces avec lesquelles ils entrent en contact. Ainsi, chaque image pigmentaire en suggère une autre, sans cependant l’imposer. En ce sens nous pourrions la qualifier d’« image matricielle ». Une fois ce témoin visuel passé, la source pulvérulente perd de son homogénéité, conservant les traces plus ou moins visibles de ce dont elle a témoigné. […]

Lire ce texte »
Delphine Wibaux, les Absorptions au quart manquant

Abriter les êtres et les choses (5)
– par Christiane Armand

Delphine Wibaux s’intéresse à ces abris rudimentaires parce qu’ils s’affranchissent de la culture. Comme l’explicite l’artiste, « les photographies de la Chine auraient très bien pu être prises au Maroc. » Delphine Wibaux rapporte également qu’elle cherche à introduire une dialectique entre la puissance naturelle à l’œuvre dans les Absorptions et celle-là même dont nous devons nous protéger […]

Lire ce texte »

Contactez-nous

Si vous souhaitez de plus amples informations n’hésitez pas à nous transmettre un e-mail depuis cette page, ou nous appeler.

+33 4 92 92 13 25

Merci de nous contacter. Nous allons vous répondre aussi vite que possible.