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Témoins souples (4)
– par Christiane Armand

Delphine Wibaux, Témoin Souple
Delphine Wibaux, Témoin Souple. Copyright de l'artiste, courtesy galerie Sintitulo

Les Témoins souples, initiés en 2014, consistent en des dépôts d’images sur pierre, porcelaine ou grès. Delphine Wibaux utilise des photographies de paysages, de pilonnes électriques, d’individus, prises au cours de ses différents périples ou des visuels à caractère scientifique qu’elle reproduit à l’aide de pigments d’impression. Non fixés, ces derniers se déposent partiellement sur les surfaces avec lesquelles ils entrent en contact. Ainsi, chaque image pigmentaire en suggère une autre, sans cependant l’imposer. En ce sens nous pourrions la qualifier d’« image matricielle ». Une fois ce témoin visuel passé, la source pulvérulente perd de son homogénéité, conservant les traces plus ou moins visibles de ce dont elle a témoigné. 

Les substances colorées, venues se loger dans les interstices des pierres ou des terres humides, produisent de nouvelles images qui pourraient être qualifiées d’« interstitielles ». Sous l’effet de la cuisson des terres, les paysages prennent des teintes insoupçonnées.

Le procédé de fragmentation de Delphine Wibaux est associé à un geste, celui du déplacement des images sur des surfaces de moindres dimensions. La représentation se révèle incomplète et les Témoins souples deviennent, selon les termes de l’artiste, des « portions de paysages » ou plutôt des «indices de territoires».

Les Témoins souples, issus de modelages sur des surfaces de pierre ou d’amphores, animés du mouvement du support matriciel qui leur a donné naissance, s’apparentent à des « sculptures surfaces ». La source pigmentaire, une fois déposée, devient à la fois « image surface » et « image sculpture ». La finesse des couches de céramique, de porcelaine ou de grès rend les Témoins souples particulièrement fragiles. Cette fragilité résonne avec celle de la représentation, induite par son incomplétude et l’incertitude de ses contours.

Quant aux Témoins souples en pierre, ils tiennent leur impermanence des pigments posés à leur surface, non fixés, qu’une main peut balayer en un seul geste. Cette possibilité de dissocier les substances noires de leur support nous incite à parler d’une « surface d’image » plutôt que d’une « image surface ».

Si la majorité des sources visuelles qui se sont immiscées sur l’épiderme des Témoins souples datent de la seconde moitié du XXème siècle ou du XXIème siècle, une seule nous resitue au XIXème siècle. Il s’agit de la reproduction d’un dessin représentant les tâches solaires observées à Dangolah (Nubie) lors de l’éclipse totale de soleil ayant eu lieu le 18 juillet 1860. Ces observations avaient été commanditées par son altesse Mohamed Saïd, gouverneur d’Egypte et du Soudan de 1854 à 1863.

Bien que le croquis ne soit pas gravé sur la surface de terre, ce Témoin souple semble évoquer des tablettes d’argile du IIème millénaire avant J.-C. où les inscriptions cunéiformes babyloniennes relatant une éclipse solaire seraient remplacées par une transcription dessinée. Ainsi, l’artiste déplace non seulement les temporalités mais également le dessin, en tant que médium, vers des lieux d’écriture tels que l’Antiquité les concevait. 

Dessin, image et écriture sont  intimement liés dans les travaux de Delphine Wibaux. Le témoignage dessiné, le journal d’observation de cette éclipse lointaine appellent le souvenir des relevés de la narratrice de Partition lunaire, son attente  du « jour de la nuit dans le jour ».

Nous retrouvons également dans les Témoins souples la dynamique choisie par l’artiste pour explorer le monde et nous le donner à percevoir. Delphine Wibaux nous amène à appréhender la verticalité – tracée par les rapports qu’entretiennent les supports de terres ayant épousé les pierres et les représentations de pilonnes ou du soleil – et les hauteurs spatiales. L’impression des contours solaires sur l’argile témoigne non seulement de l’influence de l’astre sur la Terre mais également de l’espace. 

Grâce à ce Témoin souple, Delphine Wibaux parvient à concentrer, sur une infime pellicule, l’espace et le temps.

Les Témoins souples spécifiquement réalisés pour l’exposition Absorptions pour un vestige  viennent se lover, à la manière des vagues, aux creux des amphores exhumées des fonds marins en 1979 lors de la fouille archéologique de l’épave Fournon. Ils se collent et se décollent tels des peaux temporelles entamant un dialogue saisissant avec le passé. Les portions d’argile révèlent, ici, la représentation d’un plongeur, là, celle des profondeurs de la zone de recherches et des artéfacts exhumés. Les photographies qui servent ici de sources pour les dépôts pigmentaires ont été réalisées lors de ladite fouille. Ces images d’archives prennent elles-mêmes l’allure de vestiges qui viennent se poser, tels des limons, sur les céramiques antiques. Rejouant la découverte du navire par le jeu des contacts, l’artiste contracte le temps.

N’oublions pas que les pierres sont d’une mémoire extraordinaire. A une échelle moindre, les vestiges archéologiques le sont également. Les terres des Témoins souples, modelées par les courbes des pierres ou des amphores qui tracent la profondeur du passé, se muent en surfaces temporelles, en formes archéologiques, en micro-couches géologiques. De ce dernier point de vue, les Témoins souples dialoguent avec les peaux de cuir de l’installation Partition lunaire, en parallèle.

Les images inscrites sur les Témoins souples deviennent ainsi géologiques, archéologiques [1], ce qui relève de l’anachronisme. Elles prennent l’allure de fossiles intemporels. Autre anachronisme : les surfaces de terres témoignant du passé, compte tenu de la temporalité des surfaces sur lesquelles elles ont été moulées, viennent tout juste d’être façonnées. Il n’apparaît aucune trace d’altération temporelle à leur surface. Cependant, leur forme n’est rien d’autre que le fruit du temps. D’un point de vue formel, les Témoins souples ont l’allure de fragments, aspect renforcé par les portions d’images à leur surface. Ils semblent s’apparenter à des vestiges. Mais qu’en est-il de leur inscription temporelle ? Delphine Wibaux tisse ici, habilement, des mondes de temporalités. Manipulant les anachronismes, elle semble faire naître des lieux aux limites temporelles floues, où les chronologies sont contrariées.

Contact de peaux, courbes épousées : les Témoins souples plongent dans les chairs d’un monde révolu mais avec lequel il semble nécessaire d’interagir afin de construire le présent.

Si le terme « souple » renvoie à la malléabilité de la terre avant la cuisson, il évoque, pour l’artiste, la plasticité des interprétations au regard du vécu de chacun.

Comme elle le dit elle-même, la posture de Delphine Wibaux, en tant qu’artiste, est d’être un « témoin souple ». Nous pourrions lire dans cette attitude celle de l’artiste-chercheur menant des expériences – démarche permettant de s’affranchir des certitudes puisque chaque observation est susceptible de remettre en question notre compréhension du monde – mais également celle de  l’être-à-l’écoute-du-monde », position d’ouverture essentielle au devenir de sensibilités plurielles et mouvantes ainsi qu’à l’exploration de notre milieu environnant.

Notes

1 – Nous pouvons parler de portions de paysages archéologiques, de traces d’un soleil archéologique.

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Extrait de Delphine Wibaux : « Ce n’est pas pour la lune que j’attends [1] », écrit par Christiane Armand, 23 septembre 2017. Le texte est reproduit ici avec l’aimable permission de l’auteure. 

[1] – phrase extraite de la nouvelle intitulée Partition lunaire écrite par Delphine Wibaux en 2014.

 

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